Croyances, entre expériences et connaissances

Dr Jacques MIERMONT – 11 février 2013

 

ARGUMENTAIRE

Devant les grandes énigmes du monde qui nous entourent, mais aussi des systèmes qui assurent la cohésion des groupes sociaux, des communautés, des couples et des familles, nos croyances se nourrissent de mythes, d’idéologies, de systèmes de pensée transcendants ou immanents (scientifiques, philosophiques ou religieux).

Certaines croyances invitent à la tolérance, d’autres non. Les plus intolérantes sont les croyances délirantes sur le plan individuel, les extrémismes politiques sur le plan sociétal : elles se rejoignent de temps en temps, voire assez souvent. La plus tolérante reste celle de Montaigne : « Nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne pouvons nous défaire de ce que nous condamnons ».

La clinique quotidienne nous incite non seulement à apprécier au plus près les niveaux de tolérance dont sont capables les personnes, les familles, les organisations par rapport à leurs croyances… mais aussi nos propres niveaux de tolérance par rapport aux croyances auxquelles nous adhérons pour instaurer un contexte thérapeutique.

Dans l’Écologie des liens, j’ai cherché à montrer combien les croyances étaient connectées aux expériences, d’une part, aux connaissances, d’autre part : les rituels nous permettent de réaliser des expériences qui tendent à canaliser la violence en signalant ce qui arrive et en répondant à la question : « Quoi ? ». Les mythes sont des récits de héros sanctionnés pour avoir transgressé les règles de la cohésion sociale. Ils nourrissent nos croyances qui débouchent sur des systèmes de valeurs et répondent à la question : « Pourquoi ? ». Les épistémès nous incitent à relativiser nos croyances, par l’accès à la compréhension de ce qui arrive, et la modification des connaissances en fonction des expériences et l’ouverture à la contradiction. Elles posent la question : « Com¬ment ? ».

Sur le plan de la clinique familiale, les croyances nous permettent de gérer nos angoisses face à l’incertitude, de trouver un sens là où nos connaissances défaillent, d’orienter nos conduites par l’accès au sens de la responsabilité et au sentiment de culpabilité lorsque nos actions sont jugées inacceptables par nous-mêmes ou par autrui.

Cette clinique de la famille est intrinsèquement connectée aux mythes anciens et modernes qui organisent les personnes, les familles et les sociétés, mais aussi, sur le plan le plus immédiat, aux mythes et idéologies qui façonnent la vie institutionnelle de la psychiatrie actuelle.
INTERVENTION

Devant les grandes énigmes du monde qui nous entoure, mais aussi des systèmes qui assurent la cohésion des groupes sociaux, des communautés, des couples et des familles, nos croyances se nourrissent de mythes, d’idéologies, de systèmes de pensées transcendants ou immanents (scientifiques, philosophiques ou religieux).

Certaines croyances invitent à la tolérance, d’autres non. Les plus intolérantes sont les croyances délirantes sur le plan individuel, les extrémismes politiques sur le plan sociétal : elles se rejoignent  de temps en temps, voire assez souvent. La plus tolérante reste celle de Montaigne : « Nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne pouvons nous défaire de ce que nous condamnons ».

La clinique quotidienne nous incite non seulement à apprécier au plus près les niveaux de tolérance dont sont capables les personnes, les familles, les organisations par rapport à leurs croyances… mais aussi nos propres niveaux de tolérance par rapport aux croyances auxquelles nous adhérons pour instaurer un contexte thérapeutique. De fait, le délire individuel, voire le délire à plusieurs, lorsqu’ils s’expriment en présence des proches, prennent une dimension dynamique qui infléchit leur aspect figé, délétère voire mortifère. Ils prennent alors un sens vital,

Cette clinique de la famille est intrinsèquement connectée aux mythes anciens et modernes qui organisent les personnes, les familles et les sociétés, mais aussi, sur le plan le plus immédiat, aux mythes et idéologies qui façonnent la vie institutionnelle de la psychiatrie actuelle.

Les croyances qui fondent en grande partie les principaux courants des psychothérapies donnent lieu à des affrontements plus ou moins armés entre les défenseurs de la subjectivité individuelle, ceux du mythe de la bonne famille, de la bonne communication ou de la bonne institution réparatrice, ceux de l’objectivation scientifique des bonnes conduites et des bonnes cognitions, ceux de l’humanisme de l’épanouissement personnel.

Le 26 mai 1981, Guy Maruani organisa à Paris un colloque en hommage à Gregory Bate-son, qui donna lieu à un échange Paul Watzlawick, Paul-Claude Racamier, Didier Anzieu, parmi d’autres intervenants, dont votre serviteur. Il s’ensuivit en 1982 la publication d’un ouvrage sous la direction de Guy Maruani et Paul Watzlawick, L’interaction en médecine et en psychiatrie, En hommage à Bateson.

Didier Anzieu reprochait aux systémiciens de faire de leurs théories une machine de guerre contre la psychanalyse. Paul Watzlawick répondit à Didier Anzieu que les théories psychanalytiques et systémiques étaient des constructions mythiques. Watzlawick énonce : « (…) je crois qu’une grande partie des débats scientifiques se fonde sur la sup¬position que la science est en train de découvrir la vérité. Je crois au contraire que toute perspective scientifique, toute école, est une mythologie. C’est une image de la réalité. Probablement que si la réalité existe, elle n’est pas directement observable. Nous pouvons seulement créer des mythologies. Il serait très dangereux je suppose, que notre mythologie corresponde à la vérité. La vérité platonicienne n’est pas accessible à l’esprit humain. Il n’y a pas de doute que ce que nous avons formulé à Palo Alto sous la direction de Gregory Ba-teson, de notre grand thérapeute Jackson, de notre grand clinicien Milton Erickson, les trois personnages qui nous ont influencés énormément, c’est une mythologie.
Alors vous pouvez demander “so what ?” On peut se demander “Quel est le critère ?” Je crois que le critère c’est l’efficacité. »

Après avoir été psychanalyste, Mara Selvini Palazzoli avait complètement abandonné toute référence à la psychanalyse dans ses travaux sur la thérapie familiale systémique des anorexies mentales et des schizophrénies, dans la filière de Paul Watzlawick

Plus loin, dans l’ouvrage mentionné ci-dessus, Paul Watzlawick assimile les théories psychanalytiques et systémiques à des épistémologies. Pour lui, l’épistémologie est une mythologie comme une autre. La différence entre la psychanalyse et l’approche systémique tiendrait au fait que la première chercherait des causes dans le passé, en essayant d’expliciter le « Pourquoi ? », tandis que la seconde renoncerait à la causalité linéaire de l’histoire, dont la complexité est un puits sans fond, en se posant la question du « Comment ? », à savoir comment les choses sont susceptibles d’évoluer dans l’ici et maintenant.

Dans l’Écologie des liens, j’ai cherché à montrer combien les croyances étaient connectées aux expériences d’une part, aux connaissances d’autre part : les rituels nous permettent de réaliser des expériences qui tendent à canaliser la violence en signalant ce qui arrive et en répondant à la question : « Quoi ? ». Les mythes sont des récits de héros sanctionnés pour avoir transgressé les règles de la cohésion sociale. Ils nourrissent nos croyances qui débouchent sur des systèmes de valeurs et répondent à la question : « Pourquoi ? ». Les épistémès nous incitent à relativiser nos croyances, par l’accès à la compréhension de ce qui arrive, et la modification des connaissances en fonction des expériences et l’ouverture à la contradiction. Elles posent la question : Comment ?

Sur le plan de la clinique familiale, les croyances nous permettent de gérer nos angoisses face à l’incertitude, de trouver un sens là où nos connaissances défaillent, d’orienter nos conduites par l’accès au sens de la responsabilité et au sentiment de culpabilité lorsque nos actions sont jugées inacceptables par nous-mêmes ou par autrui.
J’ai proposé une matrice des mythes familiaux, en fonction des défauts, excès, distorsions des communications vis-à-vis de soi-même ou d’autrui.
Exemple : la famille « malentendus », malentendus qui infiltrent l’organisation-même des dispositifs de soins.
On peut noter que l’apparition d’une maladie chronique grave, d’une catastrophe qui introduit une bifurcation de destinée modifient les croyances, de même qu’un changement radical de croyance existentielle (conversion religieuse, perte de la foi) conduit au recours d’apprentissages de niveau 3 (G. Bateson).

Sur le plan des mythes institutionnels, il est frappant de constater que les grands noms de la psychothérapie institutionnelle renvoient à des références idéologiques et/ou religieuses plus larges : communisme, anarchisme, psychanalyses (freudienne ou lacanienne), religions révélées… Quand Jean Oury écrit un livre dont le titre est : « Préalables à toute clinique des psychoses », il ferme le champ de l’exploration à d’autres préalables, en particulier à celle de la clinique familiale des psychoses.

D’où ma quête de revisiter les mythes ancestraux :

– Œdipe et le mythe tragique de la prophétie performative de la culpabilité liée à l’inceste.
– Hermès comme Demi-dieu des communications, des commerçants et des voleurs, des temps et des lieux de transformation et de passage… Hermès Trismégiste (trois fois grand), et les transformations religieuses.

et de m’inspirer des mythes sociétaux contemporains :
– James Bond, Superman, Alien, Alias, 24h Chrono… : Autant d’héroïnes et de héros dont les actions sont sanctionnées par l’absence de famille, ou par une famille éclatée et délabrée.
– Le mythe de la science et de la technologie informatique : le Tétrapode Sociétal Totémique, dont le poids tutélaire pèse sur les frêles épaules des divers acteurs (ou agents) de notre dite « société moderne ».